TENS et douleurs complexes : fibromyalgie, SDRC, douleur neuropathique et sensibilisation centrale

August 19, 2026

Le TENS, bien plus qu’un « brouilleur » de signal

Le TENS est bien connu des professionnels de la santé. Accessible, non pharmacologique et relativement simple à utiliser, il fait partie depuis longtemps des outils proposés pour soulager la douleur. Pourtant, son efficacité continue de susciter des réactions contrastées. Certains patients rapportent un soulagement appréciable, alors que d’autres n’en retirent que peu de bénéfices.


Le TENS fonctionne-t-il réellement dans les douleurs chroniques complexes?

La réponse est plus nuancée qu’un simple oui ou non. Pour comprendre pourquoi, il faut d’abord dépasser l’image classique du TENS, qui « brouille » ou bloque temporairement le signal douloureux.

Cette illustration s’inspire de la célèbre théorie du portillon. En stimulant les fibres nerveuses responsables des sensations tactiles et vibratoires, le TENS active des mécanismes inhibiteurs dans la moelle épinière. En quelque sorte, il contribue à « fermer la porte » à une partie des messages douloureux avant que ceux-ci poursuivent leur chemin vers le cerveau (Martimbianco et coll., 2019 ; Smith et coll., 2023). Cependant, des décennies de recherche ont révélé que l’histoire ne s’arrête pas là…

En effet, le TENS pourrait agir à plusieurs niveaux du système nerveux. Près de la région douloureuse, il peut influencer certains mécanismes qui modulent la sensibilité à la douleur. Au niveau de la moelle épinière, il peut atténuer la transmission des signaux douloureux. De plus, il peut stimuler les mécanismes intrinsèques du cerveau qui contrôlent la douleur (Gibson et coll., 2019 ; Smith et coll., 2023). Autrement dit, l’action du TENS ne se limite pas aux zones où les électrodes sont placées.

Cette dimension s’avère particulièrement captivante lorsqu’elle est associée à des conditions telles que la fibromyalgie, le syndrome douloureux régional complexe (SDRC) ou certaines douleurs neuropathiques. Dans ces situations, la douleur ne découle pas exclusivement des tissus, mais aussi de la manière dont le système nerveux traite et régule les signaux douloureux. Et cette distinction change la façon de réfléchir au TENS en clinique…


Sensibilisation centrale : quand le système nerveux « monte le volume »

Pour comprendre l’intérêt potentiel du TENS dans certaines douleurs complexes, il faut parler de sensibilisation centrale. Le concept peut sembler technique, mais l’idée est relativement simple : le système nerveux devient plus sensible aux messages qu’il reçoit et peut amplifier la réponse douloureuse. On peut l’imaginer comme un système dont le volume aurait été augmenté. Un stimulus normalement peu ou pas douloureux peut alors devenir douloureux, ce qu’on appelle l’allodynie. Un stimulus déjà douloureux peut aussi provoquer une réponse disproportionnée, ce qu’on appelle l’hyperalgésie. À cela peuvent s’ajouter des changements dans les mécanismes qui permettent normalement au cerveau de moduler ou d’atténuer la douleur. Ces « freins » internes peuvent être moins efficaces chez certaines personnes souffrant de douleur persistante (Dailey et al., 2013).

La sensibilisation centrale est particulièrement importante dans la fibromyalgie. Elle peut également contribuer, à différents degrés et avec d’autres mécanismes, à certains tableaux de SDRC et de douleur neuropathique. Il serait toutefois réducteur d’expliquer toutes ces conditions uniquement par la sensibilisation centrale.

C’est ici qu’une partie du rationnel du TENS devient particulièrement intéressante…

Chez des personnes atteintes de fibromyalgie, Dailey et al. (2013) ont observé une diminution de la douleur et de l’hypersensibilité pendant l’utilisation du TENS. Certains changements étaient également observés à distance de la région stimulée. Le TENS pourrait donc influencer la façon dont le système nerveux module la douleur, plutôt que de produire uniquement un effet local sous les électrodes.


Fibromyalgie : les données deviennent difficiles à ignorer

Parmi les douleurs complexes abordées ici, la fibromyalgie est probablement celle pour laquelle les données cliniques sur le TENS sont les plus intéressantes.

Les premiers travaux avaient déjà montré qu’une séance de TENS pouvait réduire la douleur, la fatigue et l’hypersensibilité chez des personnes atteintes de fibromyalgie (Dailey et al., 2013). La recherche s’est ensuite intéressée à une question beaucoup plus concrète :

Est-ce que cette diminution de la douleur peut aider les patients à mieux bouger?

Dans un essai clinique publié en 2020, l’utilisation du TENS à domicile pendant l’activité a diminué la douleur et la fatigue provoquées par le mouvement comparativement à une stimulation placebo (Dailey et al., 2020). Une revue systématique avec méta-analyse publiée en 2023 a également mis en évidence l’importance de considérer la dose de TENS utilisée lorsqu’on évalue son efficacité dans la fibromyalgie (Amer-Cuenca et al., 2023). Plus récemment, Dailey et al. (2026) ont évalué l’ajout du TENS à la physiothérapie dans 28 cliniques externes. L’étude soutient un bénéfice cliniquement pertinent sur la douleur provoquée par le mouvement et rapporte également des améliorations de la fatigue et de l’impact de la maladie. Les effets ont été observés rapidement et se sont maintenus jusqu’au suivi de six mois chez les participants évalués.

Pourquoi ces résultats sont-ils particulièrement intéressants?

Parce que l’objectif thérapeutique n’est pas nécessairement de faire disparaître toute douleur. Si le TENS réduit suffisamment la douleur pendant le mouvement pour permettre au patient de marcher davantage, de réaliser ses exercices ou de participer plus facilement à sa réadaptation, son intérêt clinique devient tout autre.

Le TENS passe alors d’une modalité utilisée uniquement pour rechercher un soulagement à un outil pouvant faciliter l’activité.


SDRC : un mécanisme plausible ne garantit pas une efficacité clinique

Le syndrome douloureux régional complexe constitue un excellent exemple d’une distinction importante en pratique fondée sur les données probantes : ce n’est pas parce qu’un traitement est logique sur le plan physiologique qu’il est nécessairement efficace en clinique. Le SDRC est une condition complexe dans laquelle plusieurs mécanismes peuvent contribuer à la douleur et aux autres symptômes. Le système nerveux, l’inflammation, la sensibilité cutanée, le contrôle du mouvement et certains changements dans le traitement de la douleur peuvent tous jouer un rôle (Ferraro et al., 2023, 2024).

Il existe donc une certaine logique à envisager le TENS chez certains patients. Mais les données cliniques demeurent limitées. Les études disponibles sont peu nombreuses et généralement de petite taille. Les revues systématiques concluent donc à une grande incertitude concernant l’efficacité propre du TENS pour réduire la douleur ou l’incapacité dans le SDRC (Smart et al., 2022). Le TENS ne devrait donc pas être présenté comme un traitement du SDRC.

Sa place potentielle est plutôt celle d’un outil complémentaire à la réadaptation, par exemple lorsqu’il permet de rendre certaines activités plus tolérables. Selon la présentation clinique, la prise en charge peut comprendre l’éducation, une reprise progressive du mouvement, le travail de la sensibilité ainsi que différentes approches sensorimotrices (Ferraro et al., 2024; Lloyd et al., 2021).

En pratique, le TENS peut éventuellement soutenir la réadaptation du SDRC. Il ne la remplace pas.


Douleur neuropathique : la bonne question n’est pas « est-ce que ça marche? »

« Est-ce que le TENS fonctionne pour la douleur neuropathique? » Cette question paraît simple, mais elle regroupe des situations très différentes. Une neuropathie diabétique et une douleur neuropathique secondaire à une lésion de la moelle épinière, par exemple, n’ont pas nécessairement les mêmes caractéristiques ni la même réponse aux traitements.

Une méta-analyse récente illustre bien cette différence. Globalement, l’effet observé du TENS sur la douleur neuropathique était faible et n’atteignait pas le seuil de signification statistique. Les résultats variaient toutefois selon la cause de la douleur. Aucun avantage clair n’était observé pour la neuropathie diabétique, alors qu’un effet plus important était rapporté chez les personnes présentant une douleur neuropathique associée à une lésion médullaire (ElMeligie et al., 2025).

Ces résultats doivent être interprétés avec prudence compte tenu de la qualité et de l’hétérogénéité des études. Ils soulignent néanmoins un message clinique important :

Toutes les douleurs neuropathiques ne devraient pas être considérées comme une seule et même condition lorsqu’on décide d’essayer le TENS.

La question devient plutôt : pour quel patient, pour quel type de douleur et dans quel objectif vaut-il la peine de l’essayer?


Pourquoi le même TENS ne donne-t-il pas toujours les mêmes résultats?

Voici probablement l’un des éléments les plus importants pour comprendre une littérature parfois contradictoire : tous les protocoles de TENS ne délivrent pas la même stimulation.

L’intensité peut varier. La durée aussi. Les électrodes ne sont pas toujours placées au même endroit. Certains patients utilisent le TENS au repos, d’autres pendant l’activité. La fréquence de stimulation et la durée d’utilisation quotidienne peuvent également différer considérablement. Deux études peuvent donc toutes deux évaluer le « TENS » tout en testant, dans les faits, des interventions assez différentes.


1. L’intensité compte

Pour le TENS conventionnel, les données soutiennent généralement une stimulation ressentie comme forte, mais confortable et non douloureuse. En pratique, une stimulation réglée très faiblement « pour être prudent » n’est donc pas nécessairement optimale.


2. Haute ou basse fréquence : ce n’est qu’une partie de l’équation

Les appareils de TENS permettent généralement de modifier la fréquence des impulsions électriques. Les fréquences élevées sont couramment utilisées pour produire une stimulation sensorielle confortable, alors que les protocoles à basse fréquence peuvent utiliser des intensités différentes et solliciter d’autres mécanismes de modulation de la douleur. Mais il n’est probablement pas utile de chercher une fréquence magique.

L’intensité, la durée d’utilisation, l’emplacement des électrodes et surtout l’objectif clinique doivent être considérés ensemble.


3. Le moment où on l’utilise peut-être aussi important que le réglage

Dans les essais positifs sur la fibromyalgie, le TENS était notamment utilisé pendant des activités susceptibles de provoquer les symptômes (Dailey et al., 2020, 2026). Cette nuance est importante. Si l’objectif est de diminuer la douleur provoquée par le mouvement, pourquoi évaluer uniquement son efficacité lorsque le patient est au repos?

Le TENS peut plutôt être utilisé au moment où son effet est recherché : pendant la marche, les exercices ou certaines activités fonctionnelles. L’objectif devient alors moins « faire disparaître la douleur » que rendre une activité plus agréable.


4. Où placer les électrodes?

Les électrodes sont généralement placées sur ou à proximité de la région douloureuse ou selon une distribution anatomique pertinente. Dans les douleurs complexes accompagnées d’une hypersensibilité importante, le confort et la tolérance du patient deviennent particulièrement importants. Il n’existe donc pas nécessairement un positionnement universel qui conviendra à tous les patients présentant le même diagnostic.


5. Et si on testait d’abord la réponse?

Cette approche est particulièrement intéressante dans la fibromyalgie. Vance et al. (2021) ont montré que les changements de douleur et de fatigue provoquées par le mouvement pendant une première séance de TENS de 30 minutes pouvaient aider à identifier les personnes susceptibles de mieux répondre à une utilisation prolongée.

Cela suggère une approche clinique simple : essayer, mesurer, puis réévaluer.

Cette stratégie permet de passer d’une prescription fondée uniquement sur le diagnostic à un essai individualisé fondé sur la réponse du patient.


Et si le vrai potentiel du TENS était ailleurs?

Le TENS n’est ni une solution universelle ni un simple « brouilleur » de douleur. Son intérêt réside plutôt dans la façon dont il est intégré à la prise en charge : chez le bon patient, avec des paramètres adaptés et un objectif clinique clair.

Les données sont particulièrement encourageantes dans la fibromyalgie, alors qu’elles demeurent plus incertaines pour le SDRC et variables selon le type de douleur neuropathique. Un constat demeure toutefois central : le diagnostic seul ne suffit pas à déterminer qui répondra au TENS. La dose, le contexte d’utilisation et surtout la réponse individuelle comptent.

L’objectif n’est d’ailleurs pas nécessairement d’éliminer la douleur. Si le TENS permet de la réduire suffisamment pour faciliter le mouvement, les exercices ou la participation aux activités, il peut devenir un véritable allié de la réadaptation.

La meilleure question n’est donc peut-être plus « Est-ce que le TENS fonctionne? », mais plutôt « Comment l’utiliser pour qu’il soit réellement utile à ce patient? »


Références

Amer-Cuenca, J. J., Badenes-Ribera, L., Biviá-Roig, G., Arguisuelas, M. D., Suso-Martí, L., & Lisón, J. F. (2023). The dose-dependent effects of transcutaneous electrical nerve stimulation for pain relief in individuals with fibromyalgia: A systematic review and meta-analysis. Pain, 164(8), 1645–1657. https://doi.org/10.1097/j.pain.0000000000002876

Dailey, D. L., Rakel, B. A., Vance, C. G. T., Liebano, R. E., Amrit, A. S., Bush, H. M., Lee, K. S., Lee, J. E., & Sluka, K. A. (2013). Transcutaneous electrical nerve stimulation reduces pain, fatigue and hyperalgesia while restoring central inhibition in primary fibromyalgia. Pain, 154(11), 2554–2562. https://doi.org/10.1016/j.pain.2013.07.043

Dailey, D. L., Vance, C. G. T., Rakel, B. A., Zimmerman, M. B., Embree, J., Merriwether, E. N., Geasland, K. M., Chimenti, R., Williams, J. M., Golchha, M., Crofford, L. J., & Sluka, K. A. (2020). Transcutaneous electrical nerve stimulation reduces movement-evoked pain and fatigue: A randomized, controlled trial. Arthritis & Rheumatology, 72(5), 824–836. https://doi.org/10.1002/art.41170

Dailey, D. L., Vance, C. G. T., Van Gorp, B. J., et al. (2026). Transcutaneous electrical nerve stimulation and pain with movement in people with fibromyalgia: A cluster randomized clinical trial. JAMA Network Open, 9(3), e262450. https://doi.org/10.1001/jamanetworkopen.2026.2450

ElMeligie, M. M., Gomaa, Y. S., Taha, E., et al. (2025). Neuropathic pain relief through transcutaneous electrical neuromuscular stimulation: Insights from a systematic review and meta-analysis of clinical evidence. BioMed Research International, 2025, 5328365. https://doi.org/10.1155/bmri/5328365

Ferraro, M. C., Cashin, A. G., Wand, B. M., et al. (2023). Interventions for treating pain and disability in adults with complex regional pain syndrome: An overview of systematic reviews. Cochrane Database of Systematic Reviews, 2023(6), CD009416. https://doi.org/10.1002/14651858.CD009416.pub3

Ferraro, M. C., O’Connell, N. E., Sommer, C., et al. (2024). Complex regional pain syndrome: Advances in epidemiology, pathophysiology, diagnosis, and treatment. The Lancet Neurology, 23(5), 522–533. https://doi.org/10.1016/S1474-4422(24)00076-0

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Martimbianco, A. L. C., Porfírio, G. J., Pacheco, R. L., Torloni, M. R., & Riera, R. (2019). Transcutaneous electrical nerve stimulation (TENS) for chronic neck pain. Cochrane Database of Systematic Reviews, 2019(12), CD011927. https://doi.org/10.1002/14651858.CD011927.pub2

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Smart, K. M., Ferraro, M. C., Wand, B. M., & O’Connell, N. E. (2022). Physiotherapy for pain and disability in adults with complex regional pain syndrome (CRPS) types I and II. Cochrane Database of Systematic Reviews, 2022(5), CD010853. https://doi.org/10.1002/14651858.CD010853.pub3

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Vance, C. G. T., Zimmerman, M. B., Dailey, D. L., et al. (2021). Reduction in movement-evoked pain and fatigue during initial 30-minute transcutaneous electrical nerve stimulation treatment predicts transcutaneous electrical nerve stimulation responders in women with fibromyalgia. Pain, 162(5), 1545–1555. https://doi.org/10.1097/j.pain.0000000000002144

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